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HcoM, le Blog...

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Blog de communication à l'attention de ceux - professionnels ou non et étudiants - qui sont intéressés par la Communication au sens large


Internet ne tuera pas la presse papier !

Publié par Olivier Moch sur 22 Mai 2013, 12:55pm

Catégories : #Presse écrite et audivisuelle

L'info numérique concurrence la presse papier mais ne sonnera pas son glas, si cette dernière réussit son adaptation !

interpapier.jpgInternet va-t-il tuer la presse écrite traditionnelle ? Cette question fait débat dans différents cénacles, elle revient de façon récurrente depuis quelques années. En effet, les tirages de la presse écrite baissent régulièrement, les déficits budgétaires ont entrainé des regroupements de titres, le nombre de journalistes salariés est en diminution constante, les rentrées publicitaires décroissent... la presse écrite a périclité dans le même temps qu'internet explosait. Le lien de cause à effet était, dès lors, facile à faire. Si Philip Meyer, professeur émérite de l'Université de Caroline du Nord et auteur de différents ouvrages sur la presse, entrevoit la disparition pure et simple des journaux en papier pour 2040(1), Paul Daenen, Rédacteur en Chef de Het Laatste Nieuws, le plus gros tirage des quotidiens belges, pense pour sa part qu'il y aura toujours des journaux dans cinquante ans(2). Selon Daenen le net ne sonnera pas le glas de la presse écrite mais il est essentiel que celle-ci s'adapte et se différencie de l'information diffusée sur internet. Je partage entièrement la vision du Rédacteur en chef de Het Laatste Nieuws ! Internet n'est pas le premier rival sérieux qui se dresse devant la presse papier. Depuis 70 ans, la presse quotidienne a du faire face à des chocs évolutionnels plutôt rudes, on retient généralement cinq grandes évolutions technologiques et/ou médiatiques qui ont concurrencé la presse écrite : la popularisation de la radio dans les années '40 et '50; l'avènement de la télévision dans les années '60 et '70; l'apparition des radios libres dans les années '80; la presse gratuite dans les années '90 et, enfin, l'internet pour tous dans les années 2000. Cinq grandes évolutions en sept décennies auxquelles la presse écrite quotidienne a du faire face, a pu faire face. Car ce n'est que cela, la diffusion d'information via internet n'est qu'une évolution du paysage médiatique; une évolution pas une révolution ! Il est essentiel de garder à l'esprit qu'aucun nouveau type de média n'a engendré la disparition d'un autre jusqu'à présent, cela ne sera pas le cas d'internet pour la presse écrite non plus.

Il est indéniable que les tirages de la presse écrite sont en forte diminution mais cette lente érosion n'a pas commencé avec l'avènement du net. La presse écrite a vécu son âge d'or entre 1890 et 1950, l'érosion des ventes à débuté dès le début de la seconde moitié du 20è siècle, bien avant l'apparition de l'internet. Ainsi, par exemple, Le Figaro tirait à 583.000 exemplaires en 1969, à 400.000 en 1980 et à 334.000 en 2011; son érosion a été de 31,5% entre 1969 et 1980 alors qu'elle ne fut que 16,5% entre 1981 et 2001. Et si la majorité des titres de presse connaissent une chute des ventes, certains quotidiens voient, au contraire, leur tirage s'envoler. C'est le cas de La Tribune qui a doublé ses ventes depuis 1987 ou de L'Equipe qui est passée de 223.000 exemplaires quotidiens, en 1981, à 400.000 aujourd'hui ! En fait, beaucoup de décideurs de presse commettent une erreur de positionnement par rapport au net. Aujourd'hui, un quotidien papier qui n'a pas son espace sur internet est gravement handicapé, après une période de méfiance, voire de rejet, tous les grands titres de presse ont envahi le net mais là où l'erreur se commet est que ces quotidiens se servent du net comme d'un miroir de leur publication papier. Il n'est pas rare de retrouver des copiés/collés d'articles d'un support vers l'autre. Ce sont deux espaces différents, il s'agit de les aborder de façon différente. La presse en ligne bénéficie de sérieux atouts, elle est moins onéreuse, permet de toucher de nouveaux publics et, surtout, offre une réactivité plus rapide (on peut réagir en temps réel via le net alors que la presse papier ne peut réagir que dans son édition du lendemain, voire du soir pour certains titres).

Vers une restructuration en profondeur de la presse papier

Mais clairement, la presse en ligne présente aussi un énorme désavantage, elle ne rapporte rien ! Dans son rapport annuel sur l'état des médias américains, le Pew Research Center nous apprend qu'un quotidien qui déciderait de passer au tout-internet (c'est à dire qui supprime sa version papier pour ne travailler qu'en ligne) réduirait ses dépenses de 65% mais perdrait aussi 90% de ses recettes(3). Avec des publics cibles différents et une réactivité différente, l'information doit assurément être traitée de manière fondamentalement différente sur papier et sur le net. Ces deux supports peuvent être distincts ou complémentaires mais surtout pas similaires ! On doit même aller jusqu'à imaginer deux rédactions totalement distinctes, l'une consacré à l'info sur le net l'autre dédié à l'info papier, avec une même ligne éditoriale mais avec des approches différentes de l'information.


La presse écrite doit se redéfinir certainement, se restructurer probablement et s'adapter de toute évidence ! Mais elle peut encore avoir de beaux jours devant elle si elle négocie le virage de NTIC comme elle a négocié les autres évolutions auxquelles elle a fait face. Ce n'est certainement pas en criant haro sur internet et en pleurant la mort prochaine de la presse écrite qu'on l'aidera à vivre ! Pour bien négocier ce virage, la presse écrite doit tenir compte des réalités du net, elle est moins réactive qu'à cela ne tienne elle doit proposer des analyses plus pointues, des angles d'attaques différents, faire du reportage de fonds davantage que de l'info purement factuelle... La presse écrite doit trouver dans internet un allié, un support complémentaire à sa publication papier. Le site internet des quotidiens doit axer son édition sur l'information factuelle, celle qu'on livre presque brute et qui sera affinée dans le journal papier du lendemain. Mais le net facilite aussi l'information que l'on qualifie de "petite locale", c'est à dire de grande proximité. De plus en plus de quotidiens développent via leur site des espaces à travers le blogging, Sudpresse l'a bien compris en créant une zone "Blogs" qui regroupe différents blogs ultra-locaux rédigés par des correspondants locaux qui maîtrisent l'outil internet. La locale ne doit pas, pour autant, être négligée par les quotidiens. Plus que jamais, l'information locale est capitale pour la presse écrite, c'est elle qui motive l'acheteur à ouvrir son portefeuille, chaque matin, afin de savoir ce qui s'est passé autour de chez lui. C'est l'info que le lecteur de base recherche parce qu'elle ne repose pas, ou peu, sur les agences de presse qui formatent l'information nationale et internationale.

Moins de dépêches d'agences et une vraie distinction entre le papier et le numérique

Car, une autre erreur grossière des décideurs de presse est de trop s'abreuver à la source des agences de presse. En Belgique, que l'on ouvre La Libre Belgique, Le Soir ou la partie nationale des différentes éditions de Sudpresse on lit, à peu de choses près, le même journal. Il n'y a plus que très peu de différences tant ces quotidiens publient de l'info clé sur porte livrées par les agences de presse. La publication systématique de dépêches de presse est probablement ce qui nuit le plus à la presse écrite, bien plus à mon sens que la concurrence du net. Il est impératif de publier dans la presse écrite un travail de fond différent, un vrai travail de journaliste qui réponde à une vraie ligne éditoriale précise. Pareillement, il faut cesser de publier les mêmes articles dans les différents titres d'un groupe de presse. Rien n'est pire pour le lecteur du Soir que de retrouver l'article qu'il vient de lire, mot pour mot, dans La Meuse. Les patrons de presse ont recours à cette "technique" pour faire de soi-disant économie d'échelle qui sont surtout des économies de bout de chandelle qui coûte davantage en crédibilité et en image de marque qu'elle ne permettent d'économiser financièrement. Aujourd'hui, pour assurer la presse écrite de demain, les professionnels de l'information doivent trouver le juste équilibre entre les deux médias. Cet équilibre se trouvera par un travail de journaliste de qualité qui se fera sur le terrain pour la presse écrite et dans un bureau et  accroché au net et à son flux continu d'information pour la presse en ligne. Cette dernière doit délivrer une information factuelle, courte et rapide tandis que la presse écrite doit délivrer une information plus aboutie, plus précise et plus pointue. La principale gageure pour les patrons de presse écrite est de comprendre qu'il faut distinguer les deux supports, en faire des supports complémentaires.

Un dernier enjeu de taille pour la presse écrite est de s'adapter au public du 21è siècle, un public avide de loisirs et de facilité pour lequel la lecture d'un quotidien s'apparente souvent à un effort intellectuel que d'aucuns ne sont plus disposés à faire. Ramener le public vers l'effort de lecture du journal est, assurément, le plus délicat de tous les enjeux de la presse écrite car, bien plus que l'internet et ses dérivés, c'est la paresse de l'esprit et le manque d'intérêt pour l'effort intellectuel qui menacent la presse écrite. J'en suis intimement persuadé !

Si elle s'adapte, qu'elle accepte cette évolution naturelle, qu'elle remet en question certaines de ses pratiques qui sont dépassées (pour certains quotidiens, la seule chose qui ait changé en trente ou quarante ans c'est le format) et qu'elle permet aux journalistes de refaire du travail de terrain de qualité plutôt que de s'accrocher aux dépêches d'agence, la presse écrite résistera à l'internet et, comme le souligne Paul Daenen, il y aura encore des journaux dans cinquante ans...

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(1) The vanishing Newspaper : saving journalism in the information age, par Philipp Meyer, University of Missouri Press, 2004
(2) Dans 50 ans, il y aura toujours des journaux, par Jean-François Munster, in Le Soir, 11 octobre 2011.
(3) L'état des médias en 2009, rapport annuel sur le journalisme américain, Pew Research Center, 2010

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Commenter cet article

chadi 15/12/2015 03:15

bien ecrit Mr.Olivier

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